Fatigue compassionnelle et blessure morale

Depuis les années 2010, les associations professionnelles de l’expérimentation animale décrivent la détresse des personnels de laboratoire comme de la « fatigue compassionnelle ». La notion décrit des témoins de la souffrance, alors que ces personnes pratiquent elles-mêmes les injections, les chirurgies et les mises à mort. L’OXA retient deux autres notions de la psychologie, la blessure morale et le traumatisme lié à l’acte, parce que le nom donné à une détresse oriente ses remèdes.

D'où vient la fatigue compassionnelle ?

La notion vient du soin aux victimes de traumatismes. Le psychologue Charles Figley l’a décrite en 1995 comme un stress traumatique secondaire, l’usure des aidants et des soignants exposés jour après jour au traumatisme des autres. En 2006, Figley et Roop l’ont étendue aux vétérinaires et aux personnels de refuges chargés des mises à mort.

Les revues professionnelles de l’expérimentation animale ont repris le terme dans les années 2010. En 2024, le Gircor, interprofession française du secteur, la définit comme le « sentiment d’épuisement physique et émotionnel que les professionnels du milieu médical, paramédical et de la recherche sont susceptibles de développer au contact de la souffrance » (Gircor, 6 février 2024). La définition vient du Dictionnaire des risques psychosociaux (Seuil, 2014). Sous sa forme d’origine, citée par le Gircor l’année précédente, elle parle des « soignants » et précise que « le sujet n’éprouve lui-même aucune souffrance (…) mais il la vit chez autrui ou l’entend raconter ». L’entretien la jugeait « transposable » aux personnels des laboratoires (Gircor, 28 septembre 2023).

Pourquoi la notion convient-elle mal aux laboratoires ?

La fatigue compassionnelle décrit des témoins, et les personnels de laboratoire sont le plus souvent les auteurs des gestes. Le stress traumatique secondaire se définit par une exposition indirecte au traumatisme d’une victime. Dans un laboratoire, les personnels pratiquent eux-mêmes les injections, les manipulations, les chirurgies et les mises à mort, pour des objectifs scientifiques dont la souffrance des animaux fait partie. La notion voisine de « seconde victime », forgée par Wu en 2000 pour les soignants qui nuisent à un patient par erreur, suppose un dommage involontaire. Le dommage fait aux animaux est délibéré et prévu.

Les revues de la littérature relèvent aussi l’absence de définition partagée de la fatigue compassionnelle (Scotney et al. 2015) et de sérieuses réserves sur la validité de ses outils de mesure (Noe et al. 2024), sur un sujet surtout étudié par les milieux professionnels eux-mêmes (Rauvola et al. 2019). Le psychologue Haslam nomme ce mouvement l’extension des concepts (concept creep) : une notion née pour décrire un préjudice s’étend à des situations d’une autre nature et perd sa précision.

Quelles notions décrivent mieux cette détresse ?

La blessure morale et le traumatisme lié à l’acte partent de ce que les personnes font. Le traumatisme lié à l’acte (perpetration-induced traumatic stress, ou PITS) désigne d’abord la détresse d’anciens combattants et de policiers amenés à tuer dans l’exercice de leurs fonctions (MacNair 2002). En 2005, Bennett et Rohlf l’ont appliqué aux personnes qui tuent des animaux dans les refuges, les cliniques vétérinaires et les laboratoires.

La blessure morale désigne la détresse d’une personne qui commet des actes contraires à ses propres principes moraux, ou qui y est exposée (Litz et Kerig 2019). L’article d’Aoife Milford et de ses collègues, auquel l’OXA a répondu, l’évoque déjà : les personnels participent à « quelque chose de perçu comme moralement mauvais (la mise à mort) » que leur fonction exige d’eux (Milford et al. 2026).

Un environnement moralement blessant

Dans un laboratoire, la source de la blessure morale tient à la mission de l’institution. À l’hôpital ou en clinique vétérinaire, la blessure morale naît de contraintes : budgets, afflux de malades pendant les premières vagues de Covid-19, décisions de la hiérarchie ou des clients. Ces contraintes peuvent changer sans toucher à la mission de l’établissement, qui est de soigner. Un laboratoire connaît les mêmes, et sa mission elle-même consiste à faire souffrir des animaux (par la captivité, les maladies provoquées, les substances injectées, et ainsi de suite), puis presque toujours à les tuer. Ces actes heurtent des intuitions morales largement partagées. Ils restent conformes aux objectifs de l’institution tant que l’équipe s’en tient aux souffrances utiles au projet. Le laboratoire forme ainsi un environnement potentiellement blessant moralement, dont les sources de blessure tiennent à l’institution elle-même (conférence de l’OXA à la JICA 8, Liège, 5 mai 2026).

Les remèdes que proposent les publications professionnelles aident les personnes à rationaliser ces actes en se concentrant sur soi : cultiver la « satisfaction compassionnelle », se concentrer sur les objectifs annoncés des projets, pratiquer des activités relaxantes, etc. Pour Lindsay Oliver, présidente de l’association états-unienne Justify, fondée par d’anciennes techniciennes de laboratoire, le terme de fatigue compassionnelle « est devenu un outil pour détourner la responsabilité du système lui-même vers les personnes qui y travaillent » (Oliver 2025).

Pourquoi insister sur les mots ?

Une équipe de médecine d’urgence le rappelait en 2025 : nommer et cadrer correctement une détresse psychologique conditionne des interventions adaptées (Lowe et Griffiths 2025). Fatigue compassionnelle, stress traumatique secondaire et seconde victime appellent des réponses individuelles, du côté de la résilience, et renvoient la détresse à la sensibilité de chaque personne. La blessure morale renvoie à l’institution.

Dans leur réponse publiée par le JME Practical Bioethics le 21 septembre 2026, Nicolas Marty et Kevin Vezirian, de l’OXA, proposent trois premiers pas :

  • accorder les pratiques des établissements avec les valeurs morales des personnes qui y travaillent ;
  • discuter ouvertement d’éthique, dans les laboratoires comme au dehors, sans s’en remettre aux seules instances internes d’évaluation, dont les « comités d’éthique » ;
  • confier cette détresse à des spécialistes de psychologie de la santé et de santé au travail, extérieurs à l’encadrement des établissements.

La conférence de Liège en tirait une condition : une institution prête à envisager la fin de nombreuses pratiques actuelles.

Sources

  • Bennett P., Rohlf V. (2005). « Perpetration-induced traumatic stress in persons who euthanize nonhuman animals in surgeries, animal shelters, and laboratories ». Society & Animals, 13(3), 201-220. doi:10.1163/1568530054927753
  • Figley C. R. (1995). Compassion fatigue: coping with secondary traumatic stress disorder in those who treat the traumatized. New York, Brunner/Mazel.
  • Figley C. R., Roop R. G. (2006). Compassion fatigue in the animal care community. Washington, Humane Society Press.
  • Haslam N. (2016). « Concept creep: psychology’s expanding concepts of harm and pathology ». Psychological Inquiry, 27(1), 1-17. doi:10.1080/1047840X.2016.1082418
  • Litz B. T., Kerig P. K. (2019). « Introduction to the special issue on moral injury: conceptual challenges, methodological issues, and clinical applications ». Journal of Traumatic Stress, 32(3), 341-349. doi:10.1002/jts.22405
  • Lowe J., Griffiths S. (2025). « Residue and resilience: understanding and addressing post-traumatic stress disorder, compassion fatigue, moral injury, and burnout in emergency medicine ». Journal of Emergency Medicine, 77, 14-20. doi:10.1016/j.jemermed.2025.07.017
  • MacNair R. M. (2002). Perpetration-induced traumatic stress: the psychological consequences of killing. Praeger. doi:10.5040/9798400696183
  • Marty N., Vezirian K. (2026). « Psychosocial harms of laboratory animal personnel are not a matter of compassion fatigue or secondary traumatic stress: a response to Milford et al (2026) ». JME Practical Bioethics, 2(3), e000315. doi:10.1136/jmepb-2026-000315
  • Milford A., Elger B. S., Rodriguez C. et al. (2026). « Secondary victims of animal experimentation: psychosocial hazards in animal laboratories ». JME Practical Bioethics, 2. doi:10.1136/jmepb-2025-000030
  • Noe M. T. N., Baysal Y., Masserey A. et al. (2024). « Measurement of compassion fatigue in animal health care professionals: a systematic review of available instruments and their content validity ». Frontiers in Veterinary Science, 11. doi:10.3389/fvets.2024.1425741
  • Oliver L. (2025). « When ‘Compassion Fatigue’ is Weaponized in Animal Labs ». Justify, 16 octobre 2025.
  • Rauvola R. S., Vega D. M., Lavigne K. N. (2019). « Compassion fatigue, secondary traumatic stress, and vicarious traumatization: a qualitative review and research agenda ». Occupational Health Science, 3, 297-336. doi:10.1007/s41542-019-00045-1
  • Scotney R. L., McLaughlin D., Keates H. L. (2015). « A systematic review of the effects of euthanasia and occupational stress in personnel working with animals in animal shelters, veterinary clinics, and biomedical research facilities ». Journal of the American Veterinary Medical Association, 247(10), 1121-1130. doi:10.2460/javma.247.10.1121
  • Wu A. W. (2000). « Medical error: the second victim ». BMJ, 320, 726-727. doi:10.1136/bmj.320.7237.726
  • Zawieja P., Guarnieri F. (dir.) (2014). Dictionnaire des risques psychosociaux. Paris, Seuil.

Page mise à jour le 2 octobre 2026.

Les contenus de l'OXA sur la fatigue compassionnelle