L’histoire du débat sur l’expérimentation animale

Peut-on se passer de l’expérimentation animale ? La question parait évidente aujourd’hui, alors qu’elle suppose déjà d’avoir résolu toute une partie de la controverse qui s’étale depuis l’Antiquité. À oublier l’histoire du débat, on s’enlise dans des questions faciles et stériles. Avec cette série de vidéos, l’Observatoire de l’Expérimentation Animale veut redonner du sens au débat pour le sortir du statu quo et avancer.

De l'Antiquité au Moyen Âge : connaître, croire, dominer

Dans l’Antiquité, les médecins débattent de la vivisection d’abord pour savoir ce qu’elle permet de connaître. À Alexandrie, après 331 avant notre ère, les dogmatistes dissèquent des cadavres et pratiquent la vivisection sur des personnes humaines et sur d’autres animaux pour comprendre le corps. Les empiriques s’y opposent : un corps ouvert est modifié, et renseigne mal sur le corps vivant. Le débat moral existe aussi. Théophraste juge la vivisection injuste, parce que les autres animaux souffrent comme les humains, tout en admettant de les tuer quand c’est « nécessaire ». Une déclamation du 2e siècle condamne un médecin qui a viviséqué un jumeau pour sauver l’autre : « une action criminelle en soi ne peut se justifier par des effets bénéfiques collatéraux ». Galien, le vivisecteur le plus célèbre de l’Antiquité, donne des démonstrations publiques et y préfère les cochons et les chevreaux, dont les cris impressionnent le public.

Le Moyen Âge chrétien installe l’idée d’une supériorité humaine par essence. Augustin, puis François d’Assise et Thomas d’Aquin condamnent la cruauté envers les animaux pour ses effets sur les humains. Les observations et les manipulations continuent, souvent pour mieux exploiter les animaux : Frédéric II coud les paupières de faucons pour vérifier si les rapaces chassent à l’odorat, des éleveurs tuent des moutons pour étudier une maladie du troupeau. Dans le monde arabe, des médecins élèvent des primates pour des expériences médicales, malgré une opposition religieuse de principe.

Voir l’épisode 1 : La science, les âmes, Dieu et la vivisection de l’Antiquité au Moyen Âge

De la Renaissance au 18e siècle : la souffrance justifiée

Les anatomistes de la Renaissance redécouvrent les vivisections de Galien et les multiplient. William Harvey en pratique des centaines pour démontrer la circulation du sang. L’humanisme place l’humain au centre et lui réserve une dignité qu’il refuse aux autres animaux. Les critiques viennent de plusieurs côtés : des médecins doutent que ce qu’on observe sur des animaux vaille pour les humains, Swift ridiculise la Royal Society dans les Voyages de Gulliver (1726), Hume et Kant craignent que la cruauté envers les animaux ne se reporte sur les humains. L’expérimentation sur des personnes humaines continue aussi : dans les années 1720, l’inoculation de la variole est testée sur des condamnés à mort avant d’être appliquée aux filles de la princesse de Galles.

On attribue souvent à tort à Descartes l’idée que les animaux ne souffrent pas. Son « animal-machine » est un principe de méthode, qui laisse ouverte leur capacité à souffrir. La plupart des anatomistes des 17e et 18e siècles reconnaissent cette souffrance, et la jugent justifiée par la recherche. Dans la seconde moitié du 18e siècle, des auteurs posent des obligations directes envers les animaux : le pasteur Humphry Primatt en 1776, Jeremy Bentham en 1789 avec sa question « peuvent-ils souffrir ? ».

Voir l’épisode 2 : La science, l’éthique, l’animal-machine et la vivisection de la Renaissance au 18e siècle

Au début du 19e siècle : le débat sur l'esclavage

Pour retarder l’abolition de l’esclavage, ses partisans ont employé des arguments que les défenseurs de la vivisection reprendront. En Angleterre, les esclavagistes opposent une « nécessité » économique aux arguments moraux des abolitionnistes. Ils proposent en 1792 d’abolir progressivement, puis font voter en 1797 une motion pour « l’amélioration de la condition » des personnes réduites en esclavage, sans date de fin. En 1823, le gouvernement renvoie l’abolition au moment où elle sera compatible « avec le bien-être des esclaves eux-mêmes » et avec « les intérêts de la propriété privée ». Le lobby des planteurs finance une campagne pour montrer qu’ils ont changé, et le gouverneur de la Jamaïque vante leur « bonté naturelle ». La loi de 1833 indemnise les propriétaires à hauteur de vingt millions de livres et impose aux personnes libérées un « apprentissage » de travail gratuit, qui dure jusqu’en 1838. En France, la seconde abolition indemnise aussi les anciens propriétaires : 126 millions de francs en 1849, plus de 7 % des dépenses publiques de l’année.

Gradualisme, amélioration du « bien-être », bonté de ceux qui exploitent, caractère « indispensable » : l’épisode relève ces formules parce qu’elles reviennent dans la défense de la vivisection à partir de la fin du 19e siècle. La comparaison porte sur les rhétoriques de justification et sur les personnes qui les emploient.

Voir l’épisode 3 : La Nation, l’économie, la bonté des colons et le débat sur l’esclavage au début du 19e siècle

De 1800 à 1875 : la méthode expérimentale et les premières lois de protection animale

La vivisection devient la méthode centrale de la physiologie au moment où naissent les premières lois de protection animale. En France, Bichat pose des règles d’expérimentation et le groupe de Magendie fait de la vivisection systématique le cœur de sa méthode. Les milieux scientifiques français l’acclament, un visiteur anglais dénonce en 1817 sa « manie des vivisections ». L’Angleterre adopte en 1822 la première loi de protection animale au monde. En 1835, le médecin anglais Marshall Hall propose cinq règles pour encadrer la vivisection : expériences « absolument nécessaires », objectifs clairs, pas de répétition inutile, souffrances minimales, témoins. Il veut calmer l’opinion et éviter une réglementation publique. Ces règles ressemblent à celles que les défenseurs de l’expérimentation animale présentent aujourd’hui comme des garanties strictes.

En 1840, le Collège de France ouvre pour Magendie le premier laboratoire du monde, qui isole aussi les vivisecteurs du regard du public. La loi Grammont de 1850 punit les mauvais traitements infligés « publiquement et abusivement » aux animaux domestiques, et laisse la vivisection hors de son champ. La SPA compte alors de nombreux vivisecteurs parmi ses membres. En 1863, l’Académie de médecine confie à une commission composée surtout de vivisecteurs le soin de répondre aux critiques de la RSPCA, qui sont jugées infondées.

L’anesthésie entre dans les laboratoires dans les années 1860 et devient un argument : en 1877, le vivisecteur Moritz Schiff affirme qu’elle a ôté à l’expérience « tout caractère de cruauté ». Deux ans plus tôt, le médecin George Hoggan y voyait « le pire des fléaux pour les animaux viviséquables », parce qu’elle autorise des expériences plus invasives.

Voir l’épisode 4 : La méthode expérimentale, le nationalisme et la protection animale au début du 19e siècle

Fin du 19e siècle : l'antivivisection, le féminisme et la première réglementation

La première loi sur la vivisection, adoptée en Angleterre en 1876, va installer un système d’autorisation sécurisant la pratique. Alors que l’écrivaine féministe Frances Power Cobbe fonde la Victoria Street Society, première association antivivisectionniste au monde, Charles Darwin soutient une législation « raisonnable » pour protéger la « noble science de la Physiologie ». En 1876, Lord Carnarvon dépose une proposition de loi qui restreint largement la vivisection. En son absence, un groupe de vivisecteurs la fait modifier. Le texte adopté le 11 août 1876 pose quelques règles sur l’anesthésie et la mise à mort, et soumet les expériences à autorisation, sauf pour les vivisecteurs certifiés. En 1882 naît l’Association pour l’avancement de la médecine par la recherche, première organisation créée pour défendre la vivisection auprès du public, qui va vite être chargée d’évaluer les demandes d’autorisation, y compris celles de ses membres.

En France, la journaliste et poétesse féministe Marie Huot interrompt en 1882 et en 1883 deux démonstrations publiques de vivisection, puis fonde la Ligue populaire contre l’abus de la vivisection, avec Victor Hugo et Victor Schœlcher pour présidents d’honneur. Pour l’historien Jean-Yves Bory, la vivisection « devient une question politique » avec elle. En 1887, elle dénonce dans La Revue socialiste une loi pour laquelle l’animal « est simplement considéré comme une chose en propriété et non comme un individu et comme être sentant ». Les femmes forment une large part des mouvements, jusqu’aux trois quarts des membres des associations anglaises, et leurs adversaires dénoncent leur « sentimentalisme » et les traitent d' »hystériques ». 

Voir l’épisode 5 : Féminisme et lutte des classes : l’antivivisection à la fin du 19e siècle

Au tournant du 20e siècle : émotions, science et réglementation

Les deux camps font appel à l’émotion, et le faux dilemme installé par les vivisecteurs structure encore le débat actuel. Les antivivisectionnistes décrivent les expériences en détail et citent les vivisecteurs, parfois hors contexte. Devant la Commission royale, en 1875, le physiologiste Emmanuel Klein déclare qu’il n’utilise pas d’anesthésie dans ses recherches sans raison pratique, et qu’il ne s’intéresse « pas du tout » à la souffrance des animaux. Il corrigera pra la suite ses réponses par courrier.

En Angleterre, les inspecteurs des laboratoires sont eux-mêmes physiologistes et n’ont aucun pouvoir de poursuite. En 1894, l’un d’eux décrit un lapin « en très bonne santé », qu’un article scientifique publié deux ans plus tard montre immobile, un œil à moitié fermé, perdant ses poils. Ailleurs, les vivisecteurs refusent tout contrôle : en 1897, l’association nationale des médecins des États-Unis juge une inspection officielle « insultante au plus haut degré ».

Les vivisecteurs se présentent en bienfaiteurs de l’humanité et posent une question qui dure : faudrait-il tester les médicaments sur son enfant plutôt que sur un animal ? Un antivivisectionniste répond plus tard à une Commission royale qu’il ferait viviséquer tous ses membres pour sauver son enfant, sans que cela le rende juste. Frances Power Cobbe, elle, admet en 1889 que la vivisection de personnes humaines « a très probablement fourni des connaissances utiles », et pose la question sur le terrain moral.

Bory décrit à la fin du siècle le passage d’une « vivisection » artisanale à une « expérimentation animale » industrielle. Les laboratoires adoptent le nouveau nom et rangent l’ancien parmi les pratiques du passé, en affirmant que l’expérimentation animale est « désormais » dénuée de cruauté. Cette rhétorique traversera le 20e siècle.

Voir l’épisode 6 : Science, émotions et réglementation de la vivisection à la fin du 19e siècle

Les sources de chaque épisode figurent sur sa page.