La revue JME Practical Bioethics, éditée par le groupe BMJ et l’Institute of Medical Ethics, a publié le 21 septembre 2026 une réponse signée par Nicolas Marty, président de l’OXA, et Kevin Vezirian, maître de conférences en psychologie sociale à l’Université Savoie Mont Blanc et membre du conseil scientifique de l’OXA. Elle discute les concepts employés pour décrire la détresse des personnes qui travaillent dans les laboratoires d’expérimentation animale. L’article est en accès libre.
Le 24 juin 2026, Aoife Milford et ses collègues ont publié dans la même revue « Secondary victims of animal experimentation: psychosocial hazards in animal laboratories ». L’équipe y décrit les personnels de laboratoire comme des victimes secondaires de l’expérimentation animale, exposées à trois types de risques, liés à l’organisation hiérarchique, à l’isolement social et à l’exposition répétée à la souffrance, aux atteintes et à la mort infligées aux animaux non humains.
Nous saluons cette contribution et partageons son constat sur les risques. Notre désaccord porte sur la manière de nommer les atteintes qui en découlent, que l’article d’origine range sous la « fatigue compassionnelle » et le stress traumatique secondaire.
Pourquoi il faut éviter le concept de "fatigue compassionnelle"
La fatigue compassionnelle et le stress traumatique secondaire décrivent la détresse de témoins. Les personnels de laboratoire sont le plus souvent les auteurs des gestes.
Le concept de fatigue compassionnelle a été conçu pour décrire l’usure des personnes qui prennent soin de victimes de traumatismes, puis étendu aux vétérinaires et aux personnels de refuges qui mettent à mort des animaux. Des revues systématiques relèvent l’absence de définition partagée et de sérieuses réserves sur la validité du concept. Le stress traumatique secondaire se définit par une exposition indirecte au traumatisme d’autrui.
Dans les laboratoires, ce sont bien les personnes qui pratiquent les injections, les manipulations, les chirurgies et les mises à mort qui sont concernées.
Nous voyons dans l’utilisation du concept de « fatigue compassionnelle » un cas d’extension des concepts (concept creep) : des notions nées pour décrire un préjudice s’étendent à des situations d’une autre nature, et perdent leur précision.
Pourquoi il faut utiliser le concept de "blessure morale"
La blessure morale et le traumatisme lié à l’acte décrivent mieux ce que vivent ces personnes.
La blessure morale désigne la détresse d’une personne qui participe à des actes qu’elle juge moralement condamnables. L’article de Milford et ses collègues l’évoque déjà. Le traumatisme lié à l’acte (perpetration-induced traumatic stress, ou PITS) a été décrit chez d’anciens combattants et des policiers amenés à tirer sur des personnes dans l’exercice de leurs fonctions, puis chez des personnes qui travaillent auprès d’animaux, dans les refuges, les cliniques vétérinaires et les laboratoires.
Ce sont les deux notions que l’OXA retient dans sa FAQ.
Qu'est-ce que ça change ?
Le nom donné à la détresse oriente les remèdes.
La fatigue compassionnelle, le stress traumatique secondaire et la seconde victime appellent des réponses individuelles, du côté de la résilience.
La blessure morale renvoie aux institutions. Nous proposons d’accorder les pratiques des établissements avec les valeurs morales des personnes qui y travaillent, et de discuter ouvertement d’éthique, dans les laboratoires comme au dehors, sans s’en remettre aux seules instances internes d’évaluation.
Nous recommandons aussi de confier cette détresse à des spécialistes de psychologie de la santé et de santé au travail, extérieurs à l’encadrement des établissements.
Cette réponse prolonge la conférence donnée le 5 mai 2026 à la 8e Journée Interdisciplinaire sur la Condition Animale, à Liège.
Citer l'article
Nicolas Marty, Kevin Vezirian, « Psychosocial harms of laboratory animal personnel are not a matter of compassion fatigue or secondary traumatic stress: a response to Milford et al (2026) », JME Practical Bioethics, 2(3), e000315, 21 septembre 2026. DOI : 10.1136/jmepb-2026-000315. En accès libre : https://jmepb.bmj.com/content/2/3/e000315