Élever des macaques pour les laboratoires dans les Bouches-du-Rhône ?

Samedi dernier, à Marseille, avaient lieu deux tables rondes sur les enjeux scientifiques et éthiques de l’utilisation des primates en expérimentation animale. L’objet : le projet du CNRS de créer un « centre national de primatologie » – c’est-à-dire un élevage destiné à fournir des primates aux laboratoires de recherche académique, financé à hauteur de 30 millions d’euros par le plan France 2030.

Les tables rondes s’inscrivaient dans le cadre de la concertation préalable organisée par le CNRS sous l’égide de la Commission nationale du débat public (CNDP), représentée par un garant. Plusieurs membres de l’OXA ont pu assister en distanciel à cet événement et y poser des questions.

En bref

Alors qu’un projet soumis à concertation préalable est censé être présenté de manière neutre, le CNRS et ses représentants ont fait montre d’une attitude promotionnelle, esquivant systématiquement les questions éthiques de fond posées par le public pour se concentrer sur les notions de déontologie professionnelle telles que les 3R, le « bien-être animal » ou le « respect du vivant », jamais définies. 

La première table ronde, à propos des apports scientifiques de l’utilisation des primates, a pu être nuancée par la présence de Roland Cash, de l’association Transcience, présentant son analyse du faible taux de publication des études utilisant des primates non humains. 

La deuxième table ronde, qui portait sur les « alternatives », a été largement enrichie par Edwin Louis-Maerten, vétérinaire et éthicien spécialiste de l’expérimentation animale, qui a exposé la problématique en termes de spécisme et de questionnement moral de fond, tout en rappelant que la prise en compte des intérêts et des droits fondamentaux des animaux n’aboutit pas nécessairement à la fin de toute expérimentation sur eux – si l’on suit les règles existant déjà pour l’implication de personnes humaines dans la recherche.

Les prochaines étapes de la concertation auront lieu en novembre.

En détail

Une approche promotionnelle

D’après les premières recommandations du garant de la CNDP, la présentation du projet, pour une concertation préalable, ne doit pas « adopter une approche promotionnelle ou communicationnelle reposant sur un cadre narratif, mais simplement […] mettre à la disposition du public les documents et outils permettant de s’informer et d’exprimer un avis sur le fond du projet ». Mais dès la vidéo de présentation du projet, le public a pu ressentir que cette recommandation n’était pas respectée : la musique et les animations évoquaient une publicité pour une agence immobilière, le narratif était rassérénant, et aucune mention n’était faite des contraintes et souffrances auxquelles seraient soumis les primates dans les laboratoires auxquels ils seraient vendus.

Les discussions qui ont suivies se sont inscrites dans la même dynamique : les mots « nécessité », « éthique », « souveraineté nationale », « réglementation stricte », « indispensable », et ainsi de suite se sont enchainés, cadrant d’emblée le débat en faveur du statu quo et faisant oublier toute possibilité de ne pas réaliser le projet. Les élevages africains et asiatiques ont été décrits comme « opaques » pour mettre en avant la transparence française, puis comme des élevages « reconnus » et « traçables » quand il s’est agi de répondre à la question de l’origine des primates achetés comme « reproducteurs » pour lancer le projet.

De la première série de questions, on retiendra surtout 

  • l’intervention de Roland Cash, vice-président de l’association Transcience, apportant des précisions sur l’origine des macaques utilisés en France depuis des années et s’étonnant du manque de réflexion prospective, caché derrière l’expression floue d’un « besoin » : « Heureusement qu’on ne construit pas des hôpitaux sur aussi peu de données. » ;
  • la question de Charlotte Arnal, de l’agence Symbiocène, concernant l’article de Charlie Hebdo sur les pressions du CNRS contre les voix discordantes en son sein – à laquelle il a été répondu que le comité d’éthique du CNRS (COMETS) publierait bientôt une étude sur l’éthique de l’expérimentation animale, informée non seulement par les biologistes, mais aussi par les départements de sciences sociales et humaines.
    (Le premier document à ce sujet, qui provient d’un groupe de travail de la Société francophone de primatologie, et s’attarde surtout sur des questions techniques et logistiques liées au “bien-être” des animaux pour “améliorer” les pratiques, sans entrer dans des considérations proprement éthiques. À suivre.)

"Comprendre les apports scientifiques" de l'expérimentation sur les primates

Comme la vidéo de présentation, le titre de la première table ronde cadrait clairement le débat en faveur de l’expérimentation animale : « Les primates dans la recherche : comprendre leurs apports scientifiques ». Pas de question, mais une injonction.

Emmanuel Procyk, co-directeur du groupement de recherche Biosimia, a insisté sur l’idée que les primates non humains seraient en « très petit nombre » dans les projets (ne citant comme souvent que le chiffre de 0,2 % du total des utilisations, plutôt que le nombre concret de 3000 utilisations par an). Il a ajouté que ces animaux ne sont utilisés « que s’il n’y a pas de modèle alternatif », présentant les méthodes non animales comme « complémentaires ».

Thomas Brochier, de l’Institut de Neurosciences de la Timone, a parlé de travaux spécifiques sur les interfaces cerveau-machine et fourni divers exemples, abondant dans l’idée que ces recherches ne seraient pas possibles sans l’utilisation de primates non humains.

Roland Cash, de Transcience, a présenté son étude récente copubliée avec Lilas Courtot, de l’association Pro Anima, concernant le taux de publication de projets impliquant des primates non humains en France, démarrés entre 2016 et 2019. La conclusion était qu’environ 2000 primates auraient été utilisés sans publication, sans résultat, donc « pour rien », ce qui devrait jouer en défaveur de la poursuite de l’utilisation des primates dans le futur. Lors des questions du public, les chiffres de l’étude de Roland Cash et Lilas Courtot ont été critiquées par les représentants du CNRS, affirmant qu’il faudrait « les bons chiffres », « les vrais chiffres » – sans précision sur la manière d’obtenir ceux-ci, l’opacité restant le mot d’ordre au sein des administrations ces dernières années, comme l’a rappelé Roland Cash.

Des autres questions, il est ressorti une réflexion de fond sur l’utilisation des grands singes, amorcée par Denis Schmidt, du Collectif Vauclusien de Protection Animale. L’idée est la suivante : l’utilisation des grands singes en expérimentation animale est (quasiment) interdite dans l’Union européenne depuis 2010 et aux États-Unis depuis 2015. En cause d’après le CNRS : le statut menacé de conservation de ces espèces. Mais comme l’a rappelé Roland Cash, les chimpanzés des États-Unis étaient issus d’élevages, leur statut de conservation n’était donc pas en cause. La raison principale de l’arrêt, dans l’UE comme aux États-Unis, était plutôt la proximité (affective et phylogénétique) de ces espèces avec nous. Pour Charlotte Arnal, la question se posait donc, d’un point de vue moral, de la proximité entre les macaques, dont l’élevage est prévu, et les chimpanzés et autres grands singes. 

La réponse du CNRS a été proche de la langue de bois : oui, la question se pose et « doit être traitée »… en prenant en compte « les conditions qui préservent le bien-être animal » et les 3R, et en améliorant les « conditions d’hébergement et de travail » avec ces animaux. Aucune place, donc, pour la remise en question morale de l’expérimentation sur les macaques.

L'éthi…—non, "les alternatives" à l'expérimentation sur les primates

Alors que la deuxième table ronde a été présentée plusieurs fois comme étant dédiée au bien-être des animaux et à l’éthique, son titre cadrait la question d’une manière bien particulière : « Les alternatives à l’utilisation des primates à des fins scientifiques : innovations, limites et perspectives ». L’éthique serait donc limitée par la disponibilité des alternatives ?

Effectivement, deux des trois présentations ont parlé spécifiquement :

  • de la promotion des 3R en France – par Athanassia Sotiropoulos, directrice du FC3R dédié à ces questions, qui subventionne notamment des projets de développements de méthodes de remplacement et qui cherche des sources de financements et de soutien (dont Athanassia Sotiropoulos a souligné qu’elles étaient encore trop rares, malgré des investissements intéressants) ;
  • de méthodes alternatives pour étudier les maladies neurodégénératives, par Sandra Robelet, du laboratoire contractuel ETAP-Lab, qui a mis sur le même plan les études in vitro et le fait d’expérimenter sur des rongeurs et de leur prélever le cerveau, affirmant que « le modèle animal est toujours complémentaire et crucial pour aller tester des médicaments ».

En revanche, la première présentation a été donnée par Edwin Louis-Maerten, vétérinaire et doctorant à l’Institut d’Éthique Biomédicale de Basel (Suisse). Il a remis en place les termes d’une discussion proprement éthique : la distinction entre le « légal » et le « légitime » ; le « champ de considération morale », limité par le spécisme et posé de manière plus rigoureuse par la notion de sentience ; et le fait qu’une avancée scientifique « peut s’obtenir aux dépens de la morale », les questions éthiques limitant les possibilités offertes aux chercheurs et chercheuses.

Il a ajouté qu’il reste possible de faire de l’expérimentation animale si l’on s’approche des contraintes déjà existantes dans la recherche impliquant les personnes humaines, et que les 3R pourraient être bien mieux appliqués et développés qu’ils ne le sont actuellement – ce qui a été salué immédiatement par Athanassia Sotiropoulos.

Heureusement, Edwin Louis-Maerten a pu répondre assez longuement aux questions du public, qui portaient principalement sur l’éthique. En particulier, deux questions de Nicolas Marty, président de l’OXA, ont été posées. 

Concernant des pratiques « légales mais non légitimes », Edwin Louis-Maerten a cité le fait de tuer des souris à la fin des expériences au lieu de les mettre en retraite, alors que cela « porte atteinte à leurs droits fondamentaux » et a des « impacts psychologiques sur les personnes qui doivent [les] tuer ». Le critère à retenir, d’après cet éthicien, est celui-ci : « pourrait-on se permettre de faire exactement la même procédure sur l’humain ? ». Si la réponse est oui, alors l’expérimentation animale est possiblement envisageable. Sinon, cela ne peut pas être plus acceptable parce qu’il s’agit d’une souris ou d’un primate.

Concernant l’utilisation du mot « éthique » dans le dossier de concertation et dans les discours des intervenants du CNRS, Edwin Louis-Maerten a confirmé que le mot est dévoyé, son usage n’étant pas expliqué ni justifié. Le CNRS a pour sa part esquivé la question sur la consultation de spécialistes de l’éthique lors de la réflexion sur le projet et de la production du dossier, préférant « avoir les participations » du grand public car « c’est là où se fait l’échange ».

Comment avancer ?

Retournement intéressant, le micro a été donné à Edwin Louis-Maerten pour la conclusion de la deuxième table ronde. Il a pu indiquer que la philosophie apporte les arguments éthiques et que le « débat de société » mentionné par les tenants de l’expérimentation animale peut s’ensuivre. En plus de la question épistémologique et du besoin fondamental de mieux former les chercheurs et chercheuses aux enjeux des 3R, il a appuyé sur le fait que le droit indique d’ores et déjà que les intérêts des personnes humaines impliquées dans des recherches « priment toujours les seuls intérêts de la science et de la société » – une mention du Code de la santé publique qui était au cœur des conférences de l’OXA sur l’évaluation éthique. Au contraire, en expérimentation animale, les finalités du projet sont toujours prioritaires par rapport aux intérêts des animaux. Ne faudrait-il pas inverser cela afin de laisser l’éthique guider la science ?

Les prochaines étapes de la concertation sur le projet du CNRS auront lieu en novembre. Reste à espérer que l’institution scientifique arrivera à entendre les arguments qui émanent de la réflexion en philosophie morale.