Féminisme et lutte des classes : l’antivivisection à la fin du 19e siècle

Peut-on se passer de l’expérimentation animale ? La question parait évidente aujourd’hui, alors qu’elle suppose déjà d’avoir résolu toute une partie de la controverse qui s’étale depuis l’Antiquité. À oublier l’histoire du débat, on s’enlise dans des questions faciles et stériles. Avec cette série de vidéos, l’Observatoire de l’Expérimentation Animale veut redonner du sens au débat pour le sortir du statu quo et avancer.

Pour la cinquième vidéo de la série sur l’histoire du débat autour de la vivisection, l’OXA aborde la première réglementation de la vivisection (en Angleterre en 1876) et la manière dont les vivisecteurs, mécontents de cet état de fait, se sont organisés pour y résister tandis que les associations antivivisectionnistes, qui mobilisaient de nombreuses femmes, faisaient régulièrement l’objet de railleries sexistes.

Chapitres

  • 00:00 Introduction et générique
  • 01:07 Refuser la vivisection #5
  • 01:35 Une première réglementation en Angleterre
  • 07:21 La lutte de Marie Huot
  • 11:36 Ligue populaire contre la vivisection et droits des animaux
  • 15:20 Vivisection et misogynie
  • 17:34 Expérimentation humaine et luttes sociales
  • 21:36 Conclusion
  • 22:19 Crédits

Transcription

Ci-dessous le texte de la vidéo, chapitre par chapitre.

Introduction (00:00)

Peut-on se passer de la vivisection ?

En 1865, Claude Bernard explique dans son Introduction à l’étude de la médecine expérimentale qu’il est inutile de débattre au sujet de l’expérimentation animale : après tout, je cite, « comme il est impossible de satisfaire tout le monde, le savant ne doit avoir souci que de l’opinion des savants qui le comprennent, et ne tirer de règle de conduite que de sa propre conscience ».

Et pourtant. La fin du 19e siècle marque bien le début des vrais débats sur la vivisection, avec l’avènement des premières associations antivivisectionnistes, menées par des femmes impliquées notamment dans la lutte contre le sexisme institutionnel. Mais c’est aussi à cette époque qu’est mise en place la première réglementation de la vivisection, un dispositif qui ne satisfera personne et ouvrira la voie à un statu quo qui reste encore d’actualité aujourd’hui.

L’Observatoire de l’Expérimentation Animale vous raconte tout.

Au milieu des années 1870, en Angleterre, un médecin français provoque un scandale pendant le congrès de l’Association britannique de médecine, en faisant une démonstration de vivisection sur un chien. Du coup, la reine Victoria demande une commission d’enquête, qui reconnait l’existence d’abus et la cruauté de certains vivisecteurs, et recommande la mise en place d’une réglementation.

Une première réglementation en Angleterre (01:35)

C’est là que Frances Power Cobbe, une écrivaine féministe opposée à la vivisection, fonde la Victoria Street Society, qui est la première association antivivisectionniste en Angleterre et dans le monde.

En mai 1875, le Parlement anglais reçoit une proposition de loi qui émane des alliés de Frances Power Cobbe. Et là, Charles Darwin (qu’on connait déjà pour son Origine des espèces), il entend parler de ça et il s’inquiète, parce qu’il trouve que Frances Power Cobbe et ses alliés, iels sont « tout à fait injustes envers les physiologistes ». Donc lui, il propose une pétition pour une législation « raisonnable » de la vivisection dans le but d’éviter la disparition de la « noble science de la Physiologie ».

Et donc, il fait rédiger par son beau-fils une contre-proposition de loi. Mais même celle-là, les vivisecteurs remarquent qu’elle pourrait accidentellement interdire les démonstrations de vivisection pour l’enseignement, ce qui les gênerait quand même beaucoup. Du coup, après quelques débats, les deux propositions de loi sont rejetées et le gouvernement demande à la Commission royale d’étudier le sujet. En face de la Commission, il y a les physiologistes, et eux, ils ont déjà bien rôdé leur discours : ils utilisent largement l’anesthésie donc les animaux ne souffrent pas, et surtout, ils ont une profonde empathie pour leurs congénères humains, ce qui est bien plus important, évidemment. Bref, ce sont eux les gentils, dans cette histoire. Et la Commission royale est convaincue.

Mais ce n’est pas fini. Cobbe trouve un nouvel allié en 1876, qui s’appelle Henry Herbert (ou Lord Carnarvon). Et lui, il va déposer une nouvelle proposition de loi pour largement restreindre la vivisection. Mais… il doit partir de Londres pour des raisons familiales, et pendant ce temps, un groupe de vivisecteurs en profite pour faire radicalement modifier la proposition de loi et éviter qu’elle ne soit trop contraignante.

C’est comme ça que, le 11 août 1876, l’Act to Regulate Vivisection est adopté. Concrètement, il pose quelques mesures sur l’anesthésie et la mise à mort des animaux, et surtout, il introduit un système d’autorisation. Ça y est, les vivisecteurs ne peuvent plus faire ce qu’ils veulent, ils doivent d’abord demander au gouvernement. Enfin… sauf s’ils sont certifiés en amont. Là, ils peuvent éviter d’avoir à demander.

Et donc, la Victoria Street Society, elle est pas vraiment satisfaite, et devient radicalement abolitionniste. Plus question d’aller dans la demi-mesure, parce qu’apparemment, ce qu’on obtient, c’est une réglementation qui n’a pas grand intérêt.

En même temps, de l’autre côté, les physiologistes, ils ne sont pas vraiment contents pour autant. Ils ont créé une association quelques mois plus tôt, la Physiological Society, avec notamment des membres de la famille et des amis de Darwin), et quand ils analysent la réglementation, ce qu’il en ressort pour eux, c’est que ça met des bâtons dans les roues des expériences thérapeutiques.

Cinq ans plus tard, ils ont eu le temps de bien réfléchir et d’avoir du recul, pour parler à froid. Et donc pendant le Congrès International de Médecine, à Londres en 1881, la société de physiologie propose une résolution :

Que ce Congrès exprime sa conviction que les expériences sur les animaux vivants ont rendu les plus grands services à la médecine dans le passé et qu’elles sont indispensables à ses progrès futurs. Que, par conséquent, tout en déplorant fortement l’infliction de douleurs inutiles, il est d’avis, tant dans l’intérêt de l’homme que dans celui des animaux, qu’il n’est pas souhaitable de restreindre les personnes compétentes dans l’exécution de ces expériences.

Et tout le monde l’acclame.

Rebelote deux jours plus tard, à l’assemblée générale de l’Association Britannique de Médecine :

Cette Association souhaite exprimer son profond sentiment concernant l’importance de la vivisection pour l’avancement de la science médicale, et la conviction que plus de réglementation serait à l’origine d’un préjudice important pour la société, en empêchant des recherches conçues pour promouvoir une meilleure connaissance et un meilleur traitement des maladies des animaux aussi bien que de l’homme.

En bref : OK c’est bon, n’allons surtout pas plus loin. Et si on pouvait revenir un peu en arrière, ce serait même mieux, parce qu’on n’aime pas trop être contrôlés.

Et ça tombe bien, parce qu’un an plus tard, l’Association pour l’Avancement de la Médecine par la Recherche (l’AAMR) est fondée. C’est la première association dans le monde qui est explicitement faite pour vanter les mérites de la vivisection auprès du public. Et en quelques mois, elle entre dans les petits papiers du gouvernement, et elle se retrouve avec la responsabilité d’évaluer les demandes d’autorisation d’expérimenter, ce qui inclut celles de ses propres membres.

Alors que cette association de vivisecteurs a pris la main sur l’ensemble du système réglementaire, son discours public, c’est encore de dire que la réglementation entrave l’avancée de la médecine, parce que l’idée, c’est quand même d’éviter des nouvelles propositions de loi qui pourraient réellement compliquer les choses.

Voilà donc qu’on a inventé, en 1882, le contrôle réglementaire de l’expérimentation animale par des gens qui font de l’expérimentation animale. Et dans les cent cinquante ans qui vont suivre, à chaque nouvelle réglementation, à chaque nouvelle proposition qui pourrait amener une réduction ou la fin de l’utilisation des animaux dans les laboratoires, on va voir émerger des groupes, des associations, des lobbys impliqués dans l’expérimentation animale, qui vont trouver des stratégies de communication pour s’attirer les faveurs du public, mais surtout des représentants politiques, en s’insérant dans le système à tous les niveaux. On vous racontera tout ça au fil de l’histoire, mais il fallait quand même souligner cette première historique.

En 1882, en France, toujours pas de loi à l’ordre du jour. Mais plusieurs femmes vont prendre le devant de la scène de la lutte contre la vivisection.

La lutte de Marie Huot (07:21)

D’abord, Claude Bernard est mort en 1878. Son ex-épouse Fanny Martin et leur fille Tony, elles sont toutes les deux opposées à la vivisection, ce qui pouvait bien participer aux tensions familiales, et c’est pour ça qu’elles n’avaient pas encore adhéré à la SPA (alors que Claude Bernard, lui, il y était). C’est maintenant chose faite.

Alors, les biographes qui se sont intéressés à Claude Bernard, avec son aura de gloire nationale, ils n’ont souvent retenu de Fanny et Tony Martin que leur lutte pour les animaux, en disant parfois que c’était carrément pour persécuter Claude Bernard, et que c’était motivé par l’ignorance ou par l’oisiveté féminine (la fameuse…), ou alors que c’était juste parce que Fanny Martin n’était pas satisfaite de ce mariage arrangé. Du coup, leurs motivations morales et scientifiques ont été largement occultées pendant longtemps, mais sont remises en avant de nos jours, notamment récemment par l’historienne Juliette Ferry Danini.

Toujours en 1882, la Société française contre la vivisection (la SFCV) est fondée… par une anglaise expatriée, Mme Bishop, et sans grand retentissement si ce n’est une réaction assez mitigée au sein de la SPA.

La SFCV, pourtant, elle n’est pas abolitionniste, elle est réformiste, gentillette, vraiment axée sur la lutte contre les « abus » de la vivisection. Elle demande juste une législation et une enquête parlementaire. Et concrètement, elle va rapidement disparaitre, en quelques années, avec de moins en moins d’adhérents.

Par contre, on en arrive à la grande figure de l’antivivisection française du 19e siècle. Marie Huot, c’est une journaliste et une poétesse féministe, elle est membre de la SPA, et elle est clairement abolitionniste concernant la vivisection. Du coup, elle est vraiment déçue de voir comment ça se passe en France, et elle va prendre les choses en main.

Encore en 1882, elle est prévenue par des membres de la SPA que Vincent Laborde va donner une démonstration de la circulation du sang sur des lapins vivants. Et donc, elle se rend tranquillement à la conférence… et elle fait semblant d’attaquer le physiologiste sur scène avec son ombrelle, en renversant presque sans le faire exprès son matériel en verre qui est exposé sur la table.

Là, grosse panique, le public quitte vite la salle. Il faut dire que c’est effrayant, une femme qui se lève, qui parle et qui agite un parapluie. Bon, en fait, une femme qui fait quoi que ce soit d’autre que ce qu’on lui dit de faire, c’est pas vraiment rassurant. Bref…

Vincent Laborde, il est pas connu, et donc il est pas intéressant pour les médias. Mais… il est membre du conseil d’administration de la SPA… et là, il doit démissionner pour des questions d’image. Bah oui, pas top pour l’image de la SPA d’avoir un vivisecteur comme administrateur. Les temps changent.

Et un an plus tard, Marie Huot, elle récidive. Cette fois-ci, c’est Charles-Édouard Brown-Séquard, la cible. Lui aussi, il est membre du conseil d’administration de la SPA. Et là, il va faire des expériences en public, sur un petit singe, au Collège de France. Apparemment, il va même commencer par couper les cordes vocales au singe pour éviter ses cris.

Mais là, alors qu’il approche le ciseau pour commencer… Huot ressort son ombrelle, et cette fois-ci, elle tape le vivisecteur lui-même. Au point, apparemment, de casser son ombrelle. Et elle demande à être emmenée au poste de police, plutôt que d’être simplement sortie de force. L’idée, c’est de pouvoir faire un procès-verbal de ce qui s’est passé, notamment pour dire qu’elle faisait simplement appliquer la loi Grammont, cette loi qui interdit les maltraitances abusives en public mais qui n’a jamais été appliquée à la vivisection. Mais bon, ça ne mènera nulle part.

Du coup, Marie Huot démissionne de la SPA et fonde la Ligue populaire contre l’abus de la vivisection. Et en guise de présidents d’honneur, elle demande à Victor Hugo, dont les positions sociales et politiques, contre les dictatures et la xénophobie, sont bien connues. Il accepte. Et elle demande aussi à Victor Schoelcher, qui a joué un rôle important dans la deuxième abolition de l’esclavage en France. Et il accepte lui aussi.

Là, le lien avec les luttes sociales est clairement acté. En fait, pour l’historien Jean-Yves Bory, c’est avec Marie Huot que la vivisection « devient une question politique ». On pourrait même parler de lutte pour la justice sociale.

Ligue populaire contre la vivisection et droits des animaux (11:36)

Et donc, dès l’automne 1883, Marie Huot organise des conférences, qui sont annoncées dans les journaux et dans des tracts distribués un peu partout.

Le nom de sa Ligue, il mentionne « l’abus » de la vivisection, mais en fait c’est une association qui est radicalement abolitionniste, d’ailleurs, elle va changer de nom rapidement pour devenir la Ligue populaire contre la vivisection. Mais, comme la SFCV, dès 1884, le mouvement va un peu s’essouffler, malgré les actions directes, les refuges, les oppositions aux violences publiques, les achats de chiens et de chiennes qui risquent d’être achetées par les laboratoires…

Et puis, la Ligue va perdre aussi l’intérêt et le soutien de la presse. Un épisode typique, c’est en décembre 1886, quand il y a un malentendu sur des « courses de taureaux » qui sont prévues dans Paris, et qui sont décrites par les antivivisectionnistes comme des activités sanguinaires, alors qu’en fait c’est des courses landaises, sans mise à mort donc. Bon, les antivivisectionnistes, ils n’ont pas entièrement tort, parce que là, ça fait un précédent de courses de taureaux, et quelques temps après, il va y avoir des vraies corridas à Paris, avec des mises à morts et du sang. Mais le « malentendu » sur les courses landaises, c’est un peu la goutte d’eau dont avaient besoin les gens pour lâcher la Ligue de Marie Huot.

Et pourtant, Huot, elle ne renonce pas à son combat. Aujourd’hui, quand on parle de « droits des animaux », on situe plus ou moins bien de quoi on parle, c’est une notion qui est développée dans la littérature en philosophie morale depuis cinquante ans.

Mais en 1887, il n’y a personne qui parle de ça. Et là, Marie Huot, elle publie dans La Revue socialiste un article qui s’appelle Le droit des animaux. Là, vraiment, on est en plein dans le politique, dans la lutte sociale. Et elle dénonce, notamment, le fait que malgré le « grand mouvement d’opinion » récent, aux yeux de la loi, un animal « est simplement considéré comme une chose en propriété et non comme un individu et comme être sentant ».

Et puis, elle revient sur son action directe, concrètement violente, contre la démonstration de Brown-Séquard. Et elle assume complètement son acte en disant explicitement qu’il fait partie d’une lutte politique et en étendant sa portée à toutes les injustices sociales :

Chaque fois qu’une minorité, ne comptant qu’une poignée de soldats, se trouve en présence d’une majorité puissante par le nombre et l’autorité, tous les moyens d’action capables de faire échec à l’ennemi sont bons et acceptables, si extraordinaires qu’ils paraissent. Là, où d’aucuns ont cru voir un acte insensé, simplement impulsif, il y avait un calcul parfaitement raisonné. Ceci dit pour l’édification de nos adversaires et pour l’étonnement des sots. Que ce soit notre justification ou notre condamnation aux yeux des uns et des autres, qu’importe !

Puis, elle termine son article avec une série de portraits de personnes très diverses qui ont mis une partie de leur vie au service des animaux. L’idée étant de montrer que la défense des animaux n’est « plus seulement le partage de quelques esprits privilégiés que les spéculations de la pensée ont amené à un degré supérieur d’esthétique raffinée, mais ils sont éclos également dans la masse populaire ». En somme, la lutte pour les animaux, ce n’est pas une lutte de bourgeoises désœuvrées.

On constate, en fait, que les reproches adressés aujourd’hui au mouvement animaliste, aux véganes, aux antispécistes, sont les mêmes que Marie Huot cassait déjà il y a cent cinquante ans. Donc, au cas où ce soit encore utile de le préciser, non, l’animalisme n’est pas aujourd’hui une affaire de bobos parisiens, pas plus que ce n’était une affaire de bourgeoises désœuvrées au 19e siècle. On le voit bien dans les textes historiques et dans les revendications radicales d’aujourd’hui : c’est une lutte sociale.

Vivisection et misogynie (15:20)

Mais pourquoi est-ce que je vous parle de bourgeoises désœuvrées ? On est à la fin du 19e siècle. Les femmes n’ont pas encore le droit de vote, en France, ça n’arrivera qu’en 1944, aussi aberrant que ça puisse paraitre. Et les mouvements animalistes, c’est quand même beaucoup de femmes. Vingt pourcents des membres de la SPA, en France, sont des femmes. Quand la norme (et l’envie), c’est qu’elles se taisent, ben 20%, ça parait déjà beaucoup. Et la moitié des membres de la SFCV, avant qu’elle disparaisse, ce sont aussi des femmes. Et pareil pour les associations anglaises, et même plus, jusqu’à trois quarts des membres. Ça, ça ne plait pas à tout le monde.

Mais en même temps, c’est bien pratique, parce que ça ouvre un argumentaire tout trouvé contre les mouvements antivivisectionnistes : voilà encore le « sentimentalisme » des femmes qui s’expriment, alors qu’elles ne devraient pas s’occuper des affaires politiques et scientifiques. C’est trop compliqué pour ces « vieilles filles », « sensibles » et « hystériques », qui se font facilement manipuler… C’est sûrement parce qu’elles n’ont pas trouvé l’affection dont elles ont besoin dans leur intérieur domestique… Et ainsi de suite, et encore, il va falloir quelques années avant qu’on considère carrément ça comme une maladie mentale d’hommes trop féminisés ou de femmes trop… femmes.

En plus, ce sont des femmes qui sont féministes. Séverine, le nom de plume de Caroline Rémy, quelques années plus tard, en 1906, elle fera explicitement le lien entre la situation des femmes et celles des animaux, dans ses Mémoires d’un petit chien :

Parce que je ne suis « qu’une » femme, parce que tu n’es « qu’un » chien, parce qu’à des degrés différents, sur l’échelle sociale des êtres nous représentons des espèces inférieures au sexe masculin (si pétri de perfections !), le sentiment de notre mutuelle minorité a créé entre nous plus de solidarité encore, une compréhension davantage parfaite.

Et ce n’est pas juste une analogie gratuite : cent ans plus tôt, en réponse à la Défense des droits de la femme de Mary Wollstonecraft, il y a un philosophe, Thomas Taylor, qui a écrit, en réaction, sa Défense des droits des brutes, les « brutes » en question étant les animaux autres qu’humains.

Expérimentation humaine et luttes sociales (17:34)

Là, à l’époque qui nous intéresse, les féministes antivivisectionnistes font le lien entre l’appropriation des corps des animaux et les abus des médecins vis-à-vis des corps des patientes.

Parce que oui, au 19e siècle, il y a par exemple un témoignage concernant un médecin qui drogue des femmes pour faciliter le « devoir » conjugal (donc en gros, pour permettre au mari de violer sa femme). Et puis quand elles vont demander des soins à l’hôpital, les femmes, elles sont régulièrement obligées de se montrer complètement nues devant les étudiants en médecine. Et si elles ne veulent pas, bah le médecin peut refuser de les soigner.

Alors, oui, il y a encore des médecins qui continuent de faire leurs expériences sur eux-mêmes en s’inoculant la peste, le choléra et d’autres maladies mortelles, jusqu’à, parfois, en mourir, au service de la science. Mais pour d’autres, c’est plus pratique d’utiliser des personnes vulnérables.

Par exemple, au milieu du 19e siècle, James Marion Sims, le « père de la gynécologie moderne », ben il fait ses expériences sans anesthésie (alors que l’anesthésie existe à ce moment-là), et il les fait sur des esclaves noires (avant l’abolition), et sans leur demander leur avis (parce que… ce sont des esclaves). Son but, c’est de perfectionner sa méthode pour soigner les fistules vésico-vaginales. Et une fois qu’il est convaincu par sa méthode, là il la reproduit, avec anesthésie et consentement, sur des femmes libres.

Dans un autre registre, Henry Hutchinson, un médecin irlandais, il repousse le traitement d’une personne malade pour montrer l’évolution de la maladie à ses étudiants. Et puis en France, Robert Koch il fait des expériences sur les pauvres, Louis Pasteur, il propose d’utiliser des prisonniers comme cobayes, et il fait des tests sur des enfants atteints de la rage, alors que son assistant, Émile Roux, il est vraiment pas motivé pour ça.

Du coup, les pauvres et les femmes craignent (en partie à raison, hein) que les médecins vivisecteurs les prennent comme cobayes si les animaux ne leur suffisent plus. Ce qui fait que dans les années 1880, pour un médecin qui n’a pas trop peur pour sa carrière, se revendiquer antivivisectionniste, ça peut être une bonne publicité auprès de la patientèle.

Mais malgré tout ça, les vivisecteurs, ils accusent les mouvements antivivisectionnistes d’être favorisés par les classes supérieures et les religions, qui sont effrayées de voir leurs privilèges s’effondrer face à la nouvelle petite bourgeoisie (dans laquelle on trouve justement les vivisecteurs eux-mêmes).

Pourtant, autant la loi Grammont, soutenue par les vivisecteurs, c’était bien dans l’idée de contrôler les « ardeurs révolutionnaires » du peuple en l’empêchant d’être violent en public, autant là, la lutte des classes, ce n’est qu’une partie de la controverse menée par les antivivisectionnistes, et comme on a vu, c’est au moins autant de la part des socialistes et des pauvres que de la part des grands bourgeois et de l’aristocratie, qui sont concrètement bien représentés des deux côtés du débat.

Alors effectivement, on trouve assez peu de gens des classes populaires dans les mouvements antivivisectionnistes, peut-être, au hasard, parce qu’ils n’ont pas le temps s’ils veulent avoir de quoi manger. Mais ce n’est clairement pas ça qui fait échouer l’antivivisectionnisme. Même Marie Huot, qui est d’orientation plutôt anarchiste, elle n’obtient pas vraiment de victoire. Idem pour Louise Michel, anarchiste féministe qui fait le lien entre les différentes dominations.

Bref, aujourd’hui, les spécialistes ne s’accordent pas toujours sur les motivations principales des mouvements antivivisectionnistes au 19e siècle. Alan Bates affirme qu’en Angleterre, l’opposition concernait les intérêts des humains plutôt que les autres animaux. Et effectivement, les lois anticruauté vont dans ce sens, pour contrôler les rébellions du peuple. D’ailleurs, c’est aussi une interprétation possible de l’utilisation symbolique du traitement des animaux par certaines féministes et socialistes pour dénoncer les discriminations humaines. Jean-Yves Bory, lui, il réfute ça. Pour lui, en France au moins, le vécu des animaux et la cruauté envers eux, c’était bien « au centre des choses » pour les antivivisectionnistes.

Conclusion (21:36)

Quoi qu’il en soit, l’aspect lutte sociale, ça ne va pas avoir un gros impact sur la vivisection. Idem pour les associations antivivisectionnistes en général. Notamment parce qu’une fois la réglementation anglaise passée, les vivisecteurs vont s’organiser, même au-delà des frontières, pour éviter de se faire « entraver » aussi dans les autres pays. Et pendant que les associations antivivisectionnistes vont diversifier leur communication, les vivisecteurs vont continuer de se présenter comme les sauveurs de l’humanité.

Les sources pour cet épisode

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