Xénotransplantation : enquête sur une industrie

L’Observatoire de l’Expérimentation Animale (OXA) publie le 3 novembre 2026 son rapport « Xénotransplantation. Enquête sur une industrie », écrit avec la participation de Roland Cash, médecin et économiste de la santé. Depuis plus de trente ans, des entreprises, des chirurgiens et des institutions promettent que les organes de cochons génétiquement modifiés combleront le manque de greffons humains. Le rapport met cette promesse en regard des premières greffes sur des patients, de ce que la filière coûte, pour les animaux comme en argent, et des autres moyens de greffer davantage de malades.

De quoi parle-t-on ?

Le mot xénogreffe recouvre trois pratiques distinctes : l’injection de produits d’origine animale, la greffe de tissus désactivés comme les valves cardiaques, et la transplantation d’un organe vivant. Ce rapport porte sur cette dernière.

Les cochons utilisés naissent par césarienne, vivent en isolement stérile et meurent pour la plupart avant même que leurs organes soient exploitables : les méthodes de clonage qui les produisent dépassent rarement quelques pour cent de rendement, et la mortalité des porcelets dans leurs trois premières semaines atteint 57 % dans certaines cohortes.

Chaque organe greffé à un humain a d’abord été essayé sur des primates. Personne ne publie le nombre d’animaux concernés. Les partisans de la technique, eux, parlent d’une ressource « illimitée » depuis plus de vingt ans.

Origines historiques

Un siècle de tentatives, et le même schéma à chaque fois : une annonce présentée comme une percée, une tentative, un échec par rejet ou par infection, la relance sur une nouvelle cible. Dans les années 1990, les primates ont cédé la place aux cochons en tant que sources d’organes, pour des raisons qui tiennent autant à l’acceptabilité qu’à la biologie.

L’affaire Imutran, seul programme dont le fonctionnement interne ait été rendu public, montre ce que valait le système d’inspection : une administration qui négociait à la baisse la classification de la souffrance, annonçait ses visites comme des formalités et renonçait à sanctionner, malgré au moins 520 erreurs et omissions relevées.

Réglementations et bioéthique

Le droit protège un embryon humain de quelques cellules, et laisse tuer des animaux bien entiers. La loi française qui encadre les xénogreffes date de 1998, et le rapport des États généraux de la bioéthique la juge encore « très incomplète » en 2026.

La révision de 2021 de la loi de bioéthique interdit d’ajouter des cellules animales à un embryon humain et laisse libre l’opération inverse : une équipe de l’Inserm écrit noir sur blanc avoir choisi son matériel biologique « pour contourner l’interdiction ».

Au niveau européen, le règlement censé couvrir ces pratiques ne contient pas une seule fois le mot organe, annexes comprises.

Les essais sur l'humain (2021-2025) : résultats et limites

Entre 2021 et 2025, des chirurgiens ont greffé des reins, des cœurs, un foie et un poumon de cochon, d’abord sur des corps en état de mort cérébrale, puis sur des patients vivants.

Aucun greffon n’a tenu plus de 9 mois, alors qu’en France, plus de la moitié des greffons rénaux humains fonctionnent encore à dix ans. Le premier greffé cardiaque est mort avec un virus porcin dans le cœur, que le dépistage n’avait pas identifié. Le producteur des organes parle de « réussite » pour désigner deux greffes suivies de la mort des personnes greffées.

Le premier essai clinique engage ses participants à une surveillance des infections zoonotiques pour le reste de leur vie.

La course mondiale aux organes de cochon : acteurs et financements

Deux entreprises étatsuniennes, des équipes chinoises soutenues par leur État et un consortium allemand se disputent la production d’organes de cochons génétiquement modifiés. Le seul effort public européen d’ampleur sur l’organe entier est allemand : plus de 42 millions d’euros ont été alloués à un consortium munichois qui n’a jamais dépassé la greffe chez des babouins.

Depuis 2012, aucun projet financé par l’Union européenne n’a porté sur un organe entier de cochon. Aucun de ces programmes n’a greffé d’organe entier à un patient vivant, et aucun bailleur n’a publié de bilan de ce que son argent a produit.

Le coût de production d’un organe et son prix de vente restent inconnus.

Les risques immunitaires et sanitaires

Le rejet n’est jamais vaincu, même entre humains. Face à une autre espèce, les industriels le repoussent en modifiant le cochon toujours davantage, de dix éditions génétiques en 2022 à soixante-neuf en 2024. Pourtant, tous les greffons posés ont fini rejetés ou retirés.

Le risque infectieux, lui, a été déclaré réglé publiquement en 2021, puis rangé parmi les problèmes résolus le jour même où le premier greffé cardiaque mourait et que l’on allait découvrir dans le greffon un cytomégalovirus porcin que le dépistage n’avait pas identifié.

En matière de zoonoses, le risque est collectif autant qu’individuel.

Éthique

Quand on parle d’« éthique » de la xénotransplantation, on parle le plus souvent d’autre chose que des animaux qui en sont les victimes : de l’acceptabilité sociale, du consentement des receveurs, de la communication. Et si la question morale émerge, l’argument du pire arrive vite : puisque nous tuons déjà des cochons pour les manger, il serait forcément acceptable de les tuer pour sauver des vies.

Le spécisme et la sentience sont des notions centrales en éthique animale. Pourtant, on n’en trouve aucune occurrence dans la quinzaine de pages que la synthèse des États généraux de la bioéthique 2026 consacre aux greffes, ni dans les 85 pages de l’avis que le CCNE a rendu en septembre sur les dons d’organes et les xénogreffes.

En partant des grandes déclarations de bioéthique et de leur extension possible aux animaux autres qu’humains, l’OXA déplace la question là où elle se pose : la légitimité de l’usage, avant ses conditions.

Alternatives

La xénotransplantation est présentée comme la réponse au manque d’organes. L’industriel le plus important écrit pourtant que le système de soins ne saurait que faire d’une offre illimitée, faute de centres et de chirurgiens. De plus, de nombreuses solutions pourraient être développées avant d’envisager la transplantation d’organes de cochons.

Il existe des solutions au manque d’organes. Aux États-Unis, 112 622 organes humains prélevés ont été jetés en dix ans. En France, 90 % jugent important que leurs proches connaissent leur position sur le don, 49 % la leur ont dite, et 62 % croient à tort le prélèvement automatique.

Les alternatives existent, des cœurs artificiels à la bio-impression. La prévention, elle, se décline de nombreuses manières, notamment par les dépistages précoces, mais aussi par le travail sur la défavorisation sociale, qui explique une large proportion de l’insuffisance rénale terminale.

Conclusion et recommandations

Aucune option n’est parfaite. Les coûts s’apprécient par comparaison les uns aux autres. Plusieurs sont plus mûres et moins coûteuses, et leur coût animal reste sans commune mesure avec l’élevage et la mise à mort de centaines de cochons.

Financer la seule option qui suppose d’élever et de tuer des individus sentients pour leur prélever un organe est un choix que rien n’impose.

Les six recommandations de l’Observatoire de l’Expérimentation Animale :

  1. Reconnaître et chiffrer le coût animal, direct et indirect, dans toute évaluation éthique et réglementaire de la xénotransplantation.
  2. Rendre compte des financements publics engagés en France et en Europe.
  3. Appliquer un principe de précaution face au risque zoonotique.
  4. Orienter les financements vers les alternatives à meilleur rapport coût-bénéfice, en commençant par celles qui n’élèvent ni ne tuent aucun animal pour son organe.
  5. Ouvrir un débat démocratique qui traite en profondeur la question de l’éthique animale.
  6. Mettre fin à l’asymétrie spéciste de la loi de bioéthique.

Une présentation du rapport

Nicolas Marty, président fondateur de l’OXA, et Roland Cash présentent le rapport le mardi 3 novembre, de 18h30 à 19h30, dans un webinaire sur Zoom, puis répondent aux questions du public.

Qui a écrit ce rapport ?

Le rapport a été écrit par l’OXA avec la participation de Roland Cash, vice-président de Transcience, association dont l’objet est d’accompagner la transition vers une recherche non animale. Il a été relu par des spécialistes de philosophie, de neurosciences et de bioéthique, et cite plus de 270 sources avec leur lien. Les illustrations à l’aquarelle sont de VonLeydig.

Page publiée le 3 novembre 2026. Le texte reprend les résumés qui ouvrent les parties du rapport. Les chiffres et les faits cités viennent du rapport, qui tient compte des publications parues jusqu’en septembre 2026, dont l’avis n° 152 du CCNE.