Peut-on se passer de l’expérimentation animale ? La question parait évidente aujourd’hui, alors qu’elle suppose déjà d’avoir résolu toute une partie de la controverse qui s’étale depuis l’Antiquité. À oublier l’histoire du débat, on s’enlise dans des questions faciles et stériles. Avec cette série de vidéos, l’Observatoire de l’Expérimentation Animale veut redonner du sens au débat pour le sortir du statu quo et avancer.
Dans cette vidéo un peu spéciale de notre série sur l’histoire du débat autour de la vivisection, l’OXA aborde le débat qui a fini par mener à l’abolition de l’esclavage en Angleterre et en France au cours de la première moitié du 19e siècle. Pourquoi ? Parce que la rhétorique des défenseurs de l’esclavage (du bon cœur des esclavagistes au bien-être des esclaves, en passant par la « nécessité » économique) se retrouvera très vite adoptée et adaptée par les défenseurs de la vivisection.
Chapitres
- 00:00 Introduction et générique
- 01:32 En Angleterre
- 06:19 En France
- 08:37 Conclusion
- 09:37 Crédits
Transcription
Ci-dessous le texte de la vidéo, chapitre par chapitre.
Introduction (00:00)
Peut-on se passer de l’esclavage ? Si on pose cette question aujourd’hui, on devrait (bien heureusement) s’attirer des regards inquiets, voire carrément révoltés. Parce qu’on le sait déjà : l’esclavage n’est pas acceptable, ce n’est pas une question de si l’on peut s’en passer, c’est une question de morale et de justice sociale. Et c’est pour ça qu’il est interdit. Sauf que…
Si on s’intéresse à l’histoire, on voit que le débat a malheureusement été bien plus varié que ça, et que l’esclavage, au 19e siècle, il a eu de nombreux partisans, qui l’ont défendu notamment auprès des représentants politiques pour empêcher son interdiction.
Mais quel rapport avec la vivisection, avec l’expérimentation animale ? Et bien dès la fin du 19e siècle, alors que le débat sur l’esclavage aura fini par permettre l’abolition, on va voir des stratégies très similaires, voire identiques, qui vont être déployées par les groupes de défense de la vivisection auprès des représentants politiques dès que la menace d’une interdiction va se faire sentir.
On a donc pensé que c’était intéressant d’aborder ici les péripéties rencontrées par les partisans de la fin de l’esclavage au cours des dizaines d’années de débats qui ont précédé l’abolition. Cette vidéo est plus courte que les précédentes, et elle servira donc d’intermède avant de nous attaquer au gros morceau qu’est le débat sur la vivisection au 19e siècle.
En Angleterre (01:32)
À la fin du 18e siècle en Angleterre, les arguments des abolitionnistes et des esclavagistes ne se répondent pas : les abolitionnistes mettent en avant une opposition morale, tandis que les esclavagistes disent que c’est une « nécessité » économique. Tout de même, quand ils sentent le vent tourner, et que l’abolition s’approche, ils vont innover avec l’idée de « gradualisme », en proposant, en 1792, d’abolir progressivement, plutôt que tout de suite. Et là, le gouvernement fixe la date de fin du trafic d’esclaves au 1er janvier 1796. Sauf que c’est en fait un échec cuisant pour les abolitionnistes, dans la mesure où l’interdiction va vite être repoussée à une date indéterminée.
Et là, les anti-abolitionnistes vont être malins : en 1797, un planteur esclavagiste fait adopter, avec une large majorité, une motion « pour l’amélioration de la condition des n****s dans les Antilles ». Et son discours, il est bien rôdé : certes, lui aussi, il voudrait bien l’abolition, mais là c’est pas possible, alors il faut que le roi d’Angleterre encourage les gouverneurs des colonies à mettre en place des mesures pour améliorer la vie des esclaves. Grâce à ça, « la population servile pourra se reproduire sans apports extérieurs ».
Bon, entre-temps, de l’autre côté de la Manche, la Révolution française, elle a déjà acté une première abolition de l’esclavage en 1794. Mais Bonaparte, même pas dix ans plus tard, il revient dessus, et on recommence. Du coup, le mouvement abolitionniste anglais, nationalisme oblige, ça le remotive.
Et puis, à ce moment-là, les ventes de sucre ne sont plus aussi profitables qu’avant, ce qui fait que les arguments moraux des abolitionnistes, ils vont s’effacer, pour laisser de la place à des arguments économiques, qui sont plus entendables pour les politiques, et là le processus s’enclenche. En 1806, la vente des esclaves aux colonies étrangères est interdite en Angleterre. Et un an plus tard, c’est l’abolition de la traite.
Mais ce n’est pas si facile. En fait, il y a encore plus d’esclaves capturés en Afrique après 1807. Donc l’Angleterre se met à patrouiller le long des côtes, pour récupérer les personnes capturées illégalement et les ramener chez elles. Mais même ça, et même la criminalisation de la traite, ça ne suffit pas. Du coup, le gouvernement anglais décide de mettre la pression sur les autres pays… et il obtient en 1815 une « Déclaration des puissances sur l’abolition de la traite des n****s »… qui n’est pas bien contraignante et qui laisse bien ouvert le choix du calendrier de sortie.
Et à ce moment-là, les esclaves des Anglais ne sont toujours pas libres. Et le gradualisme continue, puisqu’il n’y a que ça qui semble être entendable par les politiques. Donc en 1823, un abolitionniste propose l’interdiction de fouetter les esclaves, la libération des enfants esclaves et un jour de repos pour les adultes le dimanche. Le gouvernement anglais, face à ça, il propose effectivement d’améliorer la « condition » des esclaves, tout en disant qu’il ne faut pas presser l’abolition, il faut bien attendre le moment « où elle sera compatible avec le bien-être des esclaves eux-mêmes, avec la sécurité des colonies, avec une juste et équitable prise en compte des intérêts de la propriété privée ». Donc, on note les intérêts de la propriété privée comme une question de justice, en parlant simplement du « bien-être » des personnes privées de droit et de liberté et forcées à travailler gratuitement.
Et là, le lobby des planteurs, esclavagistes, finance une campagne de propagande pour bien faire comprendre au public que les planteurs ont changé, l’esclavage, ce n’est plus comme avant, là ce sont des gens chrétiens, des humains tout gentils, ils aiment leurs esclaves, ils les comprennent, beaucoup mieux que les gens qui n’ont jamais mis les pieds sur une plantation, d’ailleurs. En Jamaïque, on a même le gouverneur qui parle de la « bonté naturelle » des planteurs et de l’obéissance des esclaves « librement consentie […] avec bon cœur ».
Finalement, en 1833, après encore des débats difficiles, la fin de l’esclavage anglais est actée pour 1834… ou presque. Les esclavagistes planteurs reçoivent vingt millions de livres sterling en compensation de leur perte, et les enfants de moins de six ans sont libérés immédiatement, tandis que les moins jeunes sont soumis à une période « d’apprentissage » avant d’être émancipés. Un apprentissage de quatre à six ans, pendant lequel ils doivent travailler gratuitement 40 à 45 heures par semaines pour leur « ancien » propriétaire.
Évidemment, ils ne le prennent pas avec joie et bonne humeur, ils commencent à s’énerver, et les planteurs font montre de leur bonté naturelle à coup de fouets et autres joyeusetés, pendant que les autorités publiques les laissent faire pour ne pas entraver le bon fonctionnement de l’économie.
Heureusement, après quelques révoltes supplémentaires, l’apprentissage, et donc l’esclavage, est vraiment fini en 1838 dans les colonies anglaises.
Mais en France, non.
En France (06:19)
Contrairement à l’Angleterre, en France, l’esclavage est encore d’actualité. L’abolition de 1794, elle a été actée sans indemniser les colons esclavagistes. Il faut dire que les révolutionnaires, ça ne leur parlait pas trop de compenser des gens qui avaient agi de manière aussi antinomique aux droits humains. Mais l’esclavage est revenu, et là, l’idée d’abolir à nouveau, cinquante ans plus tard, elle rencontre plus de résistance de la part des esclavagistes. D’autant que l’exemple anglais, justement, leur a montré que l’abolition va arriver, mais qu’ils peuvent s’en tirer à plutôt bon compte.
Du coup, dans les débats publics et politiques, on reprend un argument anglais selon lequel, d’accord, l’esclavage c’est un crime, mais ce n’est pas seulement celui des colons, c’est celui de la nation tout entière. Et en plus, indemniser les esclavagistes, ce serait dans « l’intérêt des noirs ». Parce que bon, si les colons, ils n’ont plus d’argent et plus de main d’œuvre gratuite, qui est-ce qui va pouvoir donner du travail salarié aux anciens esclaves ? Et ainsi de suite, avec les arguments habituels.
En face, il n’y a pas grand-monde qui propose d’indemniser les anciens esclaves eux-mêmes. Mais il y a des exceptions : Victor Schœlcher, qui est un grand partisan de l’abolition à ce moment-là, il va demander notamment qu’on leur attribue des terres. Et un autre représentant public va proposer une indemnisation égale des deux côtés, en disant que le despotisme, la féodalité, les privilèges du clergé, tout ça, ça a été aboli sans compensation pour les personnes qui y perdaient leurs privilèges.
Mais ce sont juste des propositions. Et en 1849, quand la nouvelle abolition française est enfin obtenue, les anciens esclavagistes se partagent 126 millions de francs, ce qui correspond à plus de 7 % des dépenses publiques de cette année-là. Les anciens esclaves, eux, ils sont libres et ils doivent s’en contenter.
Bon, pour les hommes, du coup, ils obtiennent le droit de vote, mais ça va rester bien précaire pendant quelques dizaines d’années, et plutôt réservé aux riches. Et les femmes, elles, anciennes esclaves ou non, elles vont devoir attendre encore presque cent ans pour pouvoir voter. Mais ça n’empêchera pas certaines d’entre elles de s’exprimer sur des sujets sociopolitiques, et d’avoir des revendications très claires pour la justice sociale, qui vont notamment porter… sur le traitement des animaux autres qu’humains.
Conclusion (08:37)
Si vous connaissez un peu le débat sur l’expérimentation animale de nos jours, vous n’avez pas pu manquer de nombreux parallèles flagrants avec le récit que vous venez d’entendre. Gradualisme, amélioration du « bien-être », bonté, caractère « indispensable »… Parfois, même les mots utilisés et les mesures politiques adoptées sont quasiment identiques. Et surtout, le fond est le même : ces individus que nous exploitons, qu’ils soient humains ou non, nous seraient inférieurs, ce qui nous donnerait le droit de nous approprier leur vie.
Étonnamment, c’est avec ce même sentiment de supériorité (bourgeoise, humaine ou blanche, selon les cas) que certaines personnes vont s’opposer à l’esclavage et à la vivisection, comme ce sera le cas de Victor Schoelcher.
Les sources pour cet épisode
Giroux, Valéry (2020). « Abolitionnisme », in Larue, R. (éd.), La pensée végane – 50 regards sur la condition animale, Paris, PUF.
Dziembowski, Edmond et Rapoport, Michel (2009). Le débat sur l’abolition de l’esclavage, Grande-Bretagne 1787-1840, Neuilly, Atlande.
Balguy, Jessica (2020). Indemniser l’esclavage en 1848 ? Débats dans l’Empire français du XIXe siècle, Paris / Aubervilliers, Karthala / Ciresc.